Anne Quentin et Cathy Blisson – journalistes, auteures et critiques – sont déjà venues à La Brèche dans le cadre de collaborations artistiques (avec Marine Mane, Florence Caillon pour Cathy Blisson et avec Johann Le Guillerm pour Anne Quentin), de résidence de recherche ou comme spectatrices. Ensemble, elles créent le Collectif &. et elles reviennent à La Brèche pour travailler à un projet d’écriture dans le cadre du programme Culture Justice et mettre leur plume au service des détenus.
Ces mêmes détenus ont participé à des ateliers d’initiation aux arts du cirque animés par l’acrobate Angela Laurier, en écho aux mots utilisés par le Collectif &.
Avec le Collectif &. vous vous intéressez aux paroles du quotidien que l’on entend peu sur scène. Quelles sont ces paroles ?
Cathy Blisson, Anne Quentin : Des paroles simples, décalées, un peu oubliées, et attrapées à la volée que nous souhaitons réhabiliter et ramener dans les lieux de l’art, dans la puissance de leur vérité. Le Collectif &. est né de cette volonté de faire entendre la parole de personnes à qui on la donne peu, grâce à une position du geste journalistique (nous avons l’habitude de beaucoup écouter) et du geste artistique (nous sommes impliquées dans de nombreuses créations). Avec l’idée de prendre à rebours les paradigmes classiques de l’action culturelle, trop contraints selon nous dans la relation univoque qu’ils instaurent entre artistes et publics. C’est pourquoi nous fonctionnons sur le troc, pour recueillir et mettre en lumière ces mots comme ils sonqui ont beaucoup à raconter de notre humanité.
C’est donc l’échange qui vous intéresse. Avec qui allez-vous « échanger » lors de votre résidence ?
CB, AQ : Nous rencontrerons huit détenus mineurs de la maison d’arrêt de Caen et huit adultes de la celle de Cherbourg. Ces seize personnes témoigneront de leur expérience et de leur vécu lors d’entretiens individuels. Puis nous mettrons nos plumes au service de leurs mots en leur proposant d’écrire pour eux une lettre. La relation est claire : la lettre est rédigée pour celui qui la demande, dans les formes souhaitées, et il en aura la totale disposition. La résidence comprend deux jours de tête-à-tête avec les détenus, et trois jours de temps d’écriture à La Brèche. Ensuite nous retournerons dans les prisons remettre nos lettres. Les propriétaires ont la possibilité de demander des correctifs, ce qui permet aussi leur mise en relation avec les mécanismes de l’écriture.
Le projet comprend aussi un volet artistique. Comment se concrétise-t-il ?
CB, AQ : Notre collectif est très attaché à une restitution artistique éphémère et in situ, à La Brèche, devant les détenus et le public habituel. Nous avons donc réfléchi à la proposition qui aurait ici le plus de sens. En passant de leur bouche au plateau, la parole des prisonniers doit devenir anonyme. Leurs lettres ne seront pas lues. Mais un dialogue recréé à partir de ce matériau sera proposé à travers une performance d’écriture à quatre mains. Nous avons demandé à la contorsionniste Angela Laurier, qui a beaucoup travaillé sur l’enfermement, de réagir en direct aux mots projetés à l’écran. Pour que son corps soit traversé par ces textes. Elle n’aura pas lu les lettres avant, mais elle aura animé, en amont, des ateliers circassiens avec les détenus des deux établissements.